Les grands dérangés du Parlement, Michel Vastel, Le Soleil
 

Le jeudi 29 novembre 2001

      Triste journée mardi au Parlement du Canada. Pour le seul plaisir de la mesquinerie politique, les représentants libéraux de l'Acadie ont dit non à leur peuple. Pire : ils ont demandé à la majorité anglaise de les aider à renier leur passé...

      On se doutait bien que la motion de Stéphane Bergeron, député de Verchères-Les Patriotes, ne passerait pas facilement. Demander « qu'une humble adresse soit présentée à Son Excellence la priant d'intervenir auprès de Sa Majesté afin que la Couronne britannique reconnaisse officiellement les préjudices causés en son nom au peuple acadien, de 1755 à 1763 » c'était, tout compte fait, une manière bien polie de souligner le grand dérangement.

      Mais Stéphane Bergeron a beau être lui-même d'origine acadienne, il est aussi membre du Bloc québécois, « un parti qui n'a pas de racines », d'objecter le ministre Stéphane Dion. « Une attitude paternaliste offensante, insultante et blessante de la part des séparatistes du Bloc québécois », de déplorer Jeannot Castonguay, député libéral de Madawaska-Restigouche.

      Les libéraux oubliaient ainsi que, selon Statistique Canada, il y a plus d'Acadiens au Québec — où ils constituent « la plus grosse communauté ethnique », dirait Bernard Landry — que dans les trois provinces maritimes dont ils ont été expulsés.

      Il faut dire que le débat avait été mal lancé. Bergeron demanda d'abord « des excuses officielles ». Après tout, pensait-il, tout le monde s'excuse : le pape auprès des Juifs, le gouvernement canadien auprès des Japonais, les Églises auprès des pensionnaires des orphelinats, la France auprès des Algériens... Alors, la reine d'Angleterre pouvait bien faire un petit effort elle aussi.

      Le député de Verchères-Les Patriotes n'avait cependant pas eu la courtoisie de consulter les premiers intéressés, les Acadiens eux-mêmes dont les représentants le soupçonnèrent de sombres desseins. Mais après avoir passé l'été à s'expliquer, Stéphane Bergeron finit par convaincre la Société nationale de l'Acadie, la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick, l'Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick, en fait à peu près tous les corps constitués de l'Acadie, d'appuyer sa démarche. « Le député Bergeron a tout simplement fait son devoir, puisqu'il est lui-même d'origine acadienne », de conclure les leaders acadiens.

      C'était compter sans la mesquinerie des députés libéraux, en particulier les Acadiens eux-mêmes, mécontents de s'être fait prendre de vitesse par ce méchant séparatiste. « Ça ne va rien amener à la population acadienne de déterrer la hache de guerre, de regarder dans le miroir en arrière », de dire Dominic LeBlanc, député de Beauséjour-Petitcodiac.

      Stéphane Bergeron entreprit tout de même de négocier avec les représentants libéraux de l'Acadie, renonçant à réclamer des excuses officielles et se contentant de solliciter une reconnaissance formelle des préjudices causés aux Acadiens. La nouvelle version de la fameuse motion M-241 devint tellement polie qu'on crut un instant qu'elle finirait par être adoptée. C'est alors qu'on assista à deux événements extraordinaires aux Communes mardi après-midi :

      — Les quatre chefs des partis d'opposition — Stockwell Day de l'Alliance canadienne, Gilles Duceppe bien sûr, Alexa McDonough du NPD et Joe Clark du Parti progressiste-conservateur — se sont tous levés pour appuyer la motion du député de Verchères-Les Patriotes et réclamer ainsi de la Couronne britannique une reconnaissance formelle des préjudices causés aux Acadiens;

      — Pendant ce temps-là, les quelques députés libéraux d'origine acadienne se promenaient entre les rangées des banquettes libérales et distribuaient une feuille de papier sur laquelle ils demandaient à leurs collègues de voter contre la motion. « The Acadian Caucus is asking you to support them in voting against the motion », avaient-ils traduit pour être sûrs d'être bien compris de tout le monde !

      Finalement, la motion a été rejetée par un vote relativement serré de 136 contre 103. Quelques députés libéraux, dont Yvon Charbonneau du Québec, ont tout de même eu le courage de voter en faveur de la motion.

      Après un an de guérilla, le député du Bloc fut surnommé « Le grand dérangeant » (lui aussi !) par l'éditorialiste de l'Acadie Nouvelle, et Sheila Copps décida de s'en mêler, allant jusqu'à se découvrir des racines acadiennes elle aussi ! Mais la plus grande ironie de la situation c'est que le principal adversaire de la motion, Dominic LeBlanc, est le fils de l'ancien Gouverneur général, Roméo LeBlanc. C'est à lui que Bernard Landry, lui aussi d'ascendance acadienne, voulut suggérer de présenter des excuses à ses compatriotes. « Maintenant que c'est toi la reine, tu pourrais t'excuser ! » proposait-il de lui écrire jusqu'à ce que ses conseillers, au ministère des Relations internationales, lui fassent comprendre que ce n'était peut-être pas une bonne idée...

      La majorité libérale du Parlement du Canada, contre l'avis des quatre partis d'opposition, a finalement gommé huit années particulièrement sombres de l'Histoire du pays. Le plus embarrassant serait qu'elle se le fasse bientôt reprocher par... le Congrès des États-Unis ! Un sénateur démocrate de la Lousiane, John Breaux, lui-même d'ascendance acadienne, veut en effet présenter une motion semblable à celle de Stéphane Bergeron au Sénat !

      Il s'en sera fallu de peu que, 250 ans plus tard, les gouvernements du Canada et des États-Unis fassent justice aux Acadiens. L'histoire retiendra que c'est à la demande de quelques-uns des leurs que cela n'est pas arrivé. Il faut croire que certains ont été plus dérangés que d'autres par la déportation...

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